Mardi 3 mars 2009
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18:55
EONNAGATA.
Un mot compliqué et simple. On le retient.
Une histoire inspirée par le chevalier d'Eon... et l'art Onnegata du Kabuki.
La chance d'assister à une première, lundi 2 mars au théâtre Sadlers Wells de Londres, avec tout ce que ça comporte d'enthousiasme. Ne
s'attendre à rien, c'est-à-dire à tout, simplement recevoir.
Choc.
"Due to phenomenal demand..." dit le site de Sadlers Wells pour annoncer, déjà, une autre série de spectacles, en juin. Impressionnant. Et logique. Acuité de
la formule : "Due to phenomenal demand..."
Cette pièce est l'une des plus fortes, des plus intenses, des plus bouleversantes qu'il m'ait été donné de voir. Une des plus abouties, et
pourtant encore en devenir. Vivante. Comme toujours, avec Robert Lepage, l'envie de voir encore et revoir, pour capter les milles idées de génie qui fourmillent dans l'oeuvre. Toujours mises en
lumière avec la plus apparente simplicité. Apparente. Tant il est vrai que le génie pur avoisine toujours l'évidence. Comme les vérités.
Et quand Sylvie Guillem & Russel Maliphant se livrent à cette folie, cette aventure, ce défi insensé, les mots sont faibles. Inutiles. Je ne
sais pas raconter Eonnagata. Un moment dans une vie. Peut-être, oui, comme disait cet ami hier soir, "the best show I've ever seen".
Je ne sais pas comment traduire "full dedication to art", c'est en tout cas ce que je ressens au lendemain de cette soirée d'exception. Tant que
des artistes auront cette intelligence et cette générosité là, tant que des artistes auront aussi le courage de se mettre en danger de cette manière là, je continuerai à aller dans des salles de
spectacle. Surtout pour un résultat aussi fulgurant, jubilatoire, et éblouissant.
Il serait injuste de ne pas citer deux autres artistes à part entière : Michael Hulls, complice de longue date de Maliphant, qui trace des
lumières incroyables, épousant et portant le propos, les idées, et les interprètes. Et Alexander McQueen, suffisamment habile et inspiré pour signer des costumes à la croisée des chemins, entre
l'intemporalité et le XViiime siècle, des costumes qui bougent à merveille et servent, à nouveau, les interprètes et le récit ou les visions symboliques de l'oeuvre.
Avec autant de noms, on pourrait croire à la recette d'un succès. Or cette recette n'existe pas (ça se saurait). Il ne s'agit pas ici d'egos
ajoutés, loin s'en faut, mais d'artistes rassemblés pour faire oeuvre commune, d'une addition de talents qui se fondent pour donner naissance à une oeuvre inclassable (théâtre ? danse ? who
cares... that's not the point) qui fera date.
Que retenir, là, maintenant, tout de suite ? Des images rémanentes. Guillem chrysalide qui se délivre de son cocon. La danse-poursuite sur 3
tables. Des combats de chevaliers dignes des films de Kurosawa. La dualité qui est en chacun de nous, dualité de sexe ou d'autre chose. Un miroir obsédant. Guillem qui écrit ou combat (son propre
personnage ?) avec une plume devenue épée. Des volutes blancs comme des linceuls ou des kimonos de printemps. Des doigts qui s'effleurent. Des corps qui se cabrent. La naissance de l'homme,
Maliphant émergeant d'une Geisha immense, sortant de ses entrailles. Le double. Le ralenti et la fulgurance. Des envols et des évanouissements. Des illuminations. Une identité, ou deux, ou trois.
La voix de Guillem, immense et minuscule, forte et fragile. Des pulsations. Des mélodies et les volutes des corps. Un éventail rouge. Exister, et ne plus exister. Un passage. Des
métamorphoses. Voilà.
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© Erik Labbé
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