Dimanche 14 décembre 2008 7 14 /12 /2008 14:07
Quoi de plus fumeux, parfois, qu'un commentaire de journaliste ?

(Humeur du jour : irrévérencieuse...)

Voici la scène.
Fin août, début septembre ?
Le bureau d'une rédactrice en chef. Je lui tends le livre, à peine achevé d'imprimer quelques jours plus tôt. C'est une première fois.
Je suis prête à tout, je n'ai plus le choix,je le sais. Exposée. Je dois laisser de côté mes émotions, ma passion, oublier ces heures passées à photographier, à scruter des planches contacts, à trier, à choisir, à construire un livre comme un voyage. Je dois passer sous silence toute la ferveur de Nicolas, et la mienne, pour que ce livre procure le plus de bonheur possible à ceux qui l'ouvriront. Pour qu'il soit fidèle, aussi, et juste, et sincère. Et beau, tant qu'à faire. Et unique. Bien sûr nous avons eu tous ces espoirs là, sinon à quoi bon ?
Je dois taire les hésitations, le goût du détail, l'ardent perfectionnisme qui fut le nôtre pendant ces longs mois de construction du livre. Je dois taire aussi toutes les vibrations de six années, toute la beauté d'un geste, l'humanité d'un homme, et l'inspiration d'une photographe.
Bref, je dois me taire, tendre un livre, et être prête à tout recevoir. Tout et n'importe quoi. Je suis prête. Enfin, je crois...

La femme ouvre le livre, prévient : "Je n'ai pas le temps de le regarder en entier", commence, tourne les pages, d'un côté, puis de l'autre. Elle ne s'arrête pas. Elle tourne, finalement, ces 352 pages. Sans un mot.

Je ne peux pas décrire ce que c'est, ce silence, quand vous avez mis toute votre âme dans un travail et dans un livre. C'est peut-être la pire insulte, c'est le "rien", voilà, ce livre ne lui inspire rien. Si au moins elle pouvait dire "je déteste", et expliquer pourquoi, ce serait déjà quelque chose : ce serait instructif. Mais non, je n'ai le droit qu'au silence, jusqu'à la dernière page. J'en suis à penser que j'aurais du fuir, après avoir tendu ce livre, mais fuir vraiment, à toute berzingue, visuellement c'aurait été drôle, ça aurait fait "vvvwwwoufffffffff" comme quand les Bip-Bip foncent pour ne pas croiser Vil Coyote. Bref je suis restée, il fait silence,là maintenant tout de suite, alors j'ai le temps de me souvenir de tous les commentaires imaginés, anticipés, bons ou mauvais, afin de me préparer à tout recevoir, quand je regardais une rotative cracher ces pages par milliers, à l'imprimerie. J'avais le temps de réfléchir, de me préparer. J'étais bien, à l'imprimerie, je n'étais pas encore exposée. Protégée, encore, tant que l'encre n'avait pas séché.
Seulement voilà, je n'avais pas pensé à ça : le silence. Et là, ici et maintenant, dans ce bureau, je suis désemparée.

Et puis... un miracle. Elle va pour ouvrir la bouche. Je le vois, je le sens, elle va parler. Les 3 autres personnes présentes sont comme moi, immobiles, en attente, tendues vers cette femme. "Ô Madame, je vous en prie, dites quelque chose, vous qui savez, vous qui êtes si fine, si sensible, si percutante..." telle est ma prière silencieuse. Je me sens minuscule. Et enfin, elle lâche des mots, ces quelques mots.
Elle dit : "Alors, il fume ?"

Face à une telle puissance, je réponds avec brio : "euh, ben, oui, enfin...c'est-à-dire que... hm...hmmm... pas mal de danseurs fument, en fait...rhmmm... Et puis, il fumait, mais il ne fume plus. C'est-à-dire que... Enfin, j'veux dire...euh...On a hésité à mettre ces photos, mais Nicolas a dit "c'était ma réalité à ce moment là...on ne va pas censurer." (de mieux en mieux ! courageuse, la photographe, ben voyons...je me gifle mentalement) Et puis j'étais d'accord... (ah quand même ! pauvre fille !) donc Ouais (je dis "OUAIS" ! alors que je passe mon temps à répéter à mon fils "OUI Maman, pas OUAIS")... Ouais, il fume. Ait. Mait. Pardon, euh... il fumait. A l'imparfait. C'est ça, voilà, c'est imparfait, hi hi !"
Personne ne rit. Moi je ris jaune, ou noir.
Ainsi s'achève ma première réponse au premier commentaire reçu. Pas de doute, c'est du "live"...
Et comme le silence menace de se réinstaller, j'ajoute, et c'est l'apothéose : "Remarquez, je pense que les danseurs éliminent plus de toxines que les autres, alors, finalement..."

Voilà. L'épreuve du feu (ah ah), la première fois que je montre ce livre, je m'entends épiloguer sur le côté non politiquement correct de la cigarette, et sur les méfaits comparés du tabac chez les athlètes et chez le vulgus pecum. C'est parfait, vraiment.
J'imagine que le vide de mes propres mots m'occupe, et m'empêche de prendre le livre "quel pavé, dites-donc !" ajoute-t-elle, le pavé, donc, pour assommer la première rédac'chef qui a regardé ce livre.
Non mais c'est vrai, aussi, imaginez : vous pensez, rêvez, vivez danse et photographie, mouvement et image, rencontre et inspiration, échange et création, et tout ça pour s'entendre dire : "Alors, il fume ?"

Tous mes espoirs de transmettre, de partager, de suggérer, s'envolent en fumée.(hé hé). "Plaire, instruire, émouvoir", tu parles, aux orties Aristote ! Je range le pavé en me disant qu'il manque une étiquette sur la couverture "la bêtise tue", je regarde mes pieds, je soupire, je dis au revoir à la dame. Et en souriant, encore. Cà me fait bizarre aux coins de la bouche, mais bon. Heureusement, il n'y a pas de photo de cet instant-là.
Je me retrouve dans la rue, atterrée. Les restes de cette grimace au bord des lèvres, un clown, triste, évidemment. Je ne bouge pas, je réfléchis. J'allume une cigarette, aussi. C'est le genre de rendez-vous qui vous laisse hagard, qui vous plombe une journée, qui vous fait vous demander ce que vous aviez bu le jour où, stupidement, vous avez eu l'impression d'avoir, peut-être, le début d'une petite ébauche de commencement de talent. Vous regardez toutes vos illusions réduites en cendres (hi hi) et vous rédigez mentalement votre CV : "ex-photographe amateur, fumeuse -en voie de guérison-, accepterait n'importe quel travail". Vous montez dans votre voiture, vous posez le livre sur le siège du passager, comme un compagnon désolé, vous avez envie de lui parler et de lui dire, comme les enfants prononcent ces mots "ce n'est pas grave !", avec un petit geste tendre et caressant de la main, et puis vous démarrez et vous remarquez à ce moment-là que les voitures aussi, elles fument.
C'est sans doute à cet instant que je me suis souvenue que j'ai toujours aimé faire ces images, ces portraits de gens qui fument. J'aime ces gestes, et les attitudes qui vont avec. Images souvent perdues d'avance, puisque peu de magazines les publieront. Suis-je bête, j'avais oublié ! ça fait longtemps que Lucky Luke ne fume plus...

Allez... puisque je suis d'humeur irrévérencieuse, disais-je, petit florilège : de l'Opéra au penthouse du Château Marmont -hotel légendaire, repaire de stars à Los Angeles- certains fument, ont fumé, ou fument encore...

 

 






Et puis, une fois n'est pas coutume... Puisque mon ordinateur prend des photos tout seul, comme un grand : voilà. Un vrai clin d'oeil. Oh, la photo est un peu ratée, ce n'est pas grave...
Voici l'auteur, réfugiée dans son bureau, après un rendez-vous d'anthologie... ;-)





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Par Anne Deniau - Publié dans : Révélations
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